Astérix victime du capitalixme

Publié le par ZorgBlog

Article paru dans "Le Monde" du 20-21 décembre-La manne « Astérix » passe aux mains d'Hachette Livre

"Les livres. Trente-trois albums ont paru depuis 1959. Ils se sont vendus à 325 millions d'exemplaires dans le monde. Ils ont été traduits en 107 langues et dialectes.

Les 24 premiers ont été créés par René Goscinny, scénariste, et Albert Uderzo, dessinateur, les neuf suivants par Uderzo seul. Paru en 2005, Le ciel lui tombe sur la tête s'est vendu à 2,5 millions d'exemplaires.

Le cinéma. Six dessins animés et trois films. Huit millions d'entrées en salle pour Astérix et Obélix contre César (1999) de Claude Zidi; 14 millions pour Astérix et Obélix: mission Cléopâtre (2002) d'Alain Chabat; 6,8 millions pour Astérix et Obélix aux Jeux olympiques (2008), de Frédéric Forestier et Thomas Langmann.

En 2009, Astérix aura 50 ans. Le groupe Lagardère et sa filiale Hachette Livre auront l'honneur et la lourde charge de célébrer l'anniversaire de cet emblème national qu'est le petit héros gaulois, tout en faisant vivre la marque commerciale qu'il est devenu. En effet, vendredi 12 décembre, le groupe a annoncé avoir acquis 60 % du capital des Éditions Albert-René, la société qui a comme appellation les prénoms des deux créateurs d'Astérix, le dessinateur Albert Uderzo, âgé aujourd'hui de 81 ans, et le scénariste René Goscinny, mort en 1977.

Hachette a acheté les parts détenues par Albert Uderzo (40 %) et Anne Goscinny, la fille de René (20 %). La société a acquis pour le monde entier la propriété littéraire et artistique du célèbre héros de bandes dessinées, tandis que les deux ayants droit conservent leurs droits d'auteur ainsi que le droit moral sur les personnages de la bande dessinée. Le montant de la transaction, tenu secret, s'élèverait à plusieurs dizaines de millions d'euros.

Depuis 1980, les Éditions Albert-René ont publié les neuf albums qu'Albert Uderzo a conçus seul (dont Le Grand Fossé, en 1980, L'Odyssée d'Astérix, en 1981, Astérix et Latraviata, en 2001). En 1998, après un long procès, la société a récupéré l'exploitation des 24 premiers albums de la série, d'abord édités chez Dargaud. De 280 millions en 1998, le nombre d'exemplaires vendus est passé à 325 millions en 2008. Les Éditions Albert-René exploitent aussi les droits audiovisuels et cinématographiques, ainsi que les droits dérivés, comme la licence accordée au Parc Astérix, installé depuis 1989 dans l'Oise. Une manne qui passe désormais aux mains d'Hachette Livre.

L'activité de la société Albert-René, qui emploie une quinzaine de salariés, varie au fil de la parution d'un nouvel album ou des adaptations cinématographiques. Son chiffre d'affaires moyen oscille entre 10 et 12 millions d'euros -- 9,6 millions en 2005 mais près de 25 millions en 2006.

Il y a plusieurs inconnues sur les clauses de l'accord entre Hachette Livre et les Éditions Albert-René. Un des points-clés, non encore divulgué, est de savoir si les ayants droit, Albert Uderzo et Anne Goscinny, ont accepté que le personnage d'Astérix puisse survivre à ses créateurs et être repris par d'autres dessinateurs. Hergé s'y était refusé pour Tintin.

Pour Hachette, la reprise d'Albert-René est assurément un joli coup. Numéro un de l'édition française, le groupe s'étend ainsi dans le secteur de la bédé, où il était peu présent même s'il avait fait une incursion dans les mangas en mars 2007 en rachetant le seul gros éditeur indépendant, Pika. Mais Hachette Livre n'est pas étranger à Astérix: il est en effet le diffuseur et le distributeur des 33 albums parus. Par cet achat, Hachette conforte sa position et cueille un fruit mûr qui aurait pu lui échapper.

«Tenue à l'écart»

Car la cession d'Astérix se produit dans un climat de fortes dissensions au sein de la famille Uderzo, et que pointent des questions de partage et d'héritage. Dans cette transaction figure une grande absente: Sylvie Uderzo, fille unique d'Albert Uderzo, qui détient les 40 % restants de la société: «J'ai été tenue à l'écart, car je ne voulais pas vendre», dit-elle.

Directrice générale des Éditions Albert-René, Sylvie Uderzo a été remerciée en décembre 2007... par son père. Le litige est désormais devant la cour. Pendant 15 ans, avec son mari Bernard de Choisy, elle a travaillé au sein de «cette petite société familiale qui manquait de bras», précise-t-elle. Aujourd'hui, Sylvie Uderzo rappelle que des procédures engagées antérieurement «pourraient entraver la vente», soulignant qu'«Hachette a pris un risque juridique énorme en passant en force».

Bluff ou véritable danger? La bataille promet en tout cas d'animer le 50e anniversaire d'Astérix... dans les prétoires. Dans une déclaration conjointe avec Hachette, vendredi 12, Albert Uderzo dit: «À mon âge, il était temps de songer à l'avenir de l'oeuvre que j'ai créée avec mon ami René Goscinny.» Il ajoute qu'il fallait «en confier les clés à un grand éditeur». C'est chose faite pour lui.

Anne Goscinny préfère se tenir loin des querelles familiales et accorde sa confiance à Hachette pour l'exploitation des droits d'Astérix. «Ce n'est pas une page qui se tourne, mais au contraire un nouveau chapitre qui s'ouvre. Je défends la mémoire de mon père. Astérix est né avant moi, mais je partage un peu de son sang. Rien ne peut se faire sans nos autorisations», ajoute la fille de René Goscinny."


Voir la vidéo de l'émission "50 min inside", qui a traité le sujet fin décembre.

Publié dans La BD en image

Commenter cet article